La vallée du Draa

Zagora, capitale du Drâa

Mis à jour : mercredi 25 novembre 2015 16:08

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Jebel Zagora 1955, Photos Cl. Vareilles
La place forte du jebel Zagora

Zagora vient du berbère Tazagourt, dont le pluriel Tizougar désigne les deux sommets voisins appelés en arabe djebelaïn. Sur la rive gauche du Draâ, le jebel Tazagourt ou Zagora, petite chaîne détachée du Bani, s’avance en direction du SW, resserrant la vallée et contraignant l’oued à un léger détour pour contourner son extrémité. Deux sommets (1030 et 974 mètres) séparés par un petit col, terminent le chaînon; le dernier domine le pont de la route et l’agglomération située sur l’autre rive. Ce piton est couvert de ruines de pierre qui jusqu’à ce jour n’ont fait l’objet d’aucune étude qui engloberait les autres ruines du même genre que l’on retrouve sur bien des sommets du Sud marocain. Le plus proche, au-dessus du défilé d’Azlag, est à 20 kilomètres en amont de Zagora sur la rive droite du Draâ. Toutes ces places fortes ont dû connaître des occupations successives, leurs ruines proviennent donc de constructions de différentes époques, mais les plus anciennes datent vraisemblablement d’avant l’Islam, et les seules sources de renseignements à leur sujet semblent se trouver dans les anciennes traditions juives. La place forte du piton a eu, de tout temps, une importance stratégique et a dû être constamment utilisée pour la protection des ksour de la palmeraie. Lorsque Marmol Caravajal (1667) écrit que la ville “d’où sont venus les Chérifs dont les descendants règnent aujourd’hui sur Fès et le Maroc” est défendue par un “château” sur le haut d’une montagne, il s’agit certainement du sommet couvert de ruines qui fut ensuite connu sous le nom de Zagora et qui était probablement occupé par une garnison.
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Les photos du panorama proviennent des archives Balmigère (1938)

La forteresse almoravide de Tazagourt et ses tumulus

En dessous des ruines du piton rocheux, sur le flanc Nord, existent encore les restes d’une forteresse élevée par les Almoravides; elle fit l’objet d’une campagne de fouilles par Jacques Meunié et Charles Allain, de 1952 à 1954, dont les résultats ont été présentés en 1956, dans la revue Hesperis, tome XLIII.
Traverser le pont du Draâ, laisser la route du Sud à droite pour prendre à gauche la direction de Tazzarine. Peu après la bifurcation, on remarque les vestiges d’une enceinte fortifiée, distincte des ruines qui occupent le sommet de l’éperon. Tout le site se présente d’abord sous l’aspect d’un étonnant amoncellement de pierres; hors des limites de la palmeraie irriguée, c’est le triomphe du minéral; la montagne semble couverte de pierres éboulées. La piste longe le front Nord de l’enceinte, à l’intérieur du périmètre fortifié; à gauche gisent les vestiges de la porte principale, percée au NE, entre deux bastions saillants. A droite de la piste, à environ 150 mètres, on a reconnu les restes d’un hammam, contemporain de l’enceinte. Partant des angles SE et SW de l’enceinte inférieure, deux murs relient cet ensemble à la forteresse supérieure, sans doute pour interdire le passage entre les deux groupes de constructions. L’enceinte inférieure et la citadelle supérieure furent probablement érigées durant le troisième quart du XIe siècle par les Almoravides, lorsqu’ils réalisèrent une campagne dans la vallée du Draâ pour chasser un gouverneur nommé par l’émir de Sijilmassa.
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La position que la forteresse almoravide occupe paraît au premier abord incompréhensible : située à flanc de montagne, elle est entièrement dominée par le sommet; il semble donc que ses occupants ne devaient pas craindre d’attaques venant du Sud, mais pouvaient au contraire compter sur les populations, comme celle de Tamgrout, vivant derrière eux et que le sommet du jebel était lui-même leur poste de garde et de défense.
La forteresse devait être l’avancée extrême d’un pays face à un autre. Sa situation au bord de l’oued n’avait sans doute pas seulement pour but d’assurer son approvisionnement en eau, mais principalement de surveiller le passage. Les portes situées au Nord et à l’Est permettaient des sorties rapides pour intercepter ou contrôler tout ce qui s’engageait dans le passage situé entre les deux sommets du jebel Zagora.
La route actuelle, le long de l’oued et des séguias, n’existait pas autrefois; la présence de la forteresse interdisait de suivre la rive gauche du Draâ entre le jebel et l’oued et obligeait à emprunter le col qui a dû être toujours très fréquenté; il l’était encore au XVIIIe siècle et avait mauvaise réputation : “Il y a un col de sable du côté du Nord, où sont à craindre les pillards Arabes Roha et d’autres.” (texte arabe ancien).
Les textes anciens donnent peu de détails sur la vallée du Draâ. Après leur installation à Zagora, les Almoravides occupèrent Sijilmassa où ils établirent un gouverneur et une garnison. C’est seulement un peu plus tard qu’ils conquirent le Sous, puis Aghmat et fondèrent Marrakech. Leur première incursion s’était limitée aux oasis du Draâ et du Tafilalet.
La forteresse de Zagora semble bien dater de cette époque qui marqua le début de la conquête du Maghreb. Si les Almoravides eurent alors à se défendre, ce dut être seulement contre les Almohades au Nord et à l’Ouest. En arrière et vers l’Est, le pays était sous leur domination et le désert était leur terrain de parcours habituel. Vers le Nord, en attendant la conquête qui n’allait plus tarder, ils avaient besoin de se garder et, plus encore sans doute, de pouvoir rassembler leurs troupes à l’abri, pour se préparer à l’attaque : Zagora a dû alors jouer, pour les Almoravides, le rôle d’un point d’appui ou d’un ribât.
Les tumulus préislamiques se trouvent au Nord, au début du passage menant au col entre les deux reliefs et sur le piémont Sud du piton au pied des ruines se voient également de nombreux tumulus de moindres dimensions qui se trouvent en fait dans le Fezouata. D’autres sont également signalés au NW de Zagora. A l’origine, cette nécropole située sur un terrain plat fut en partie coupée en deux par l’installation de la première piste d’atterrissage.
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Le premier lycée de Zagora (30°19,63’N - 05°50,32’W)
En 1953, le capitaine Yves Jouin était chef de cercle à Zagora. Jouin connaissait bien le “catéchisme” de Lyautey : “Réaliser d’abord, régulariser ensuite”. Son projet le plus cher, à cette époque, était d’ouvrir à Zagora une école où l’on enseignât le français, en même temps que l’arabe et le berbère. Aussi décida-t-il de créer d’abord l’école, et de procéder ensuite aux formalités administratives, longues, ennuyeuses et incertaines, mais hélas réglementaires pour régulariser l’existence de son école. Pour la mettre sur pied, il utilisa tous les fonds de tiroir du budget du cercle, mais, même avec la volonté farouche d’arriver au but qu’il s’était fixé, Jouin dut reconnaître que toutes ces ressources étaient encore insuffisantes. Il fallut faire appel à celles de la “caisse noire” dont l’usage est formellement interdit par les règlements, mais qui donne une certaine aisance dans l’action, surtout quand quelques notables musulmans de la ville acceptèrent de l’alimenter.
Combien de partisans, combien de supplétifs,
Sont ainsi devenus les artisans actifs
De la première école construite à Zagora,
Par un breton têtu, sous les palmiers du Draâ...”
Les jeunes Marocains qui suivent aujourd’hui, les cours du nouveau lycée de Zagora, seraient sans doute surpris d’apprendre que tout a commencé par la volonté d’un officier français, soucieux de créer un “m’sid” qui ne fût pas uniquement coranique. Les quelques anciens des Goums, encore vivants, se souviennent d’y avoir travaillé...
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Les crues du Draâ
En 1937, la mission hydrologique Grey fit construire à Zagora un pont submersible en béton sur piles de gabions maçonnés où contre la pile centrale, un enregistreur de crue fut accolé. A partir de 1939, on enregistra de petites crues et au cours des étés suivants un débit de quatre litres seconde. Il fallut attendre le 2 novembre 1942 pour que se produise une crue où le pont disparut alors sous un mètre d’eau; mais cette crue ne fut pas la plus importante de la période humide du cycle qui, dans les années suivantes, en vit passer plusieurs de 6000 m3 seconde et plus, dont une qui submergea le pont de plus de 5 mètres, entraînant sur 50 mètres des éléments du tablier de 2,5 mètres de large, 0,25 d’épaisseur et 5 mètres de long, en béton armé de rails et pesant plusieurs tonnes.
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Le Père Lavocat, éminent paléontologue
C’était au mois de décembre 1948, depuis quelques jours le “téléphone arabe” avait signalé au capitaine Jouin, chef du Bureau des A.I. du Cercle de Zagora, qu’un étrange Européen venait du Sud suivi par un chameau et un jeune harratine. Quelques jours plus tard, on vit arriver un équipage bizarre. L’homme était coiffé d’un vieux casque colonial, d’une soutane de toile plutôt usagée et à son cou pendait une grande croix de métal. Le chameau portait des sortes de grands troncs d’arbre desséchés et le petit harratine suivait docilement. L’homme se présenta : Abbé Lavocat, professeur au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, correspondant du British Museum de Londres, suivi d’une succession de bien d’autres institutions scientifiques nationales et internationales. En fait, l’abbé était un paléontologue distingué qui recherchait dans les oueds desséchés au Sud de la Hamada du Guir des traces de dinosaures. Les os qu’il transportait était en fait deux os d’un membre postérieur d’un diplodocus. Il expliqua qu’il avait trouvé des restes de ces animaux sur une longueur de 200 kilomètres dans le cours d’un oued et qu’il espérait bien l’aide des militaires pour aller chercher ce qu’il avait laissé. Quelques jours plus tard, l’expédition fut organisée avec une jeep, le Dodge sanitaire et un camion civil plus ou moins réquisitionné auprès du commerçant juif local. Après plus de vingt heures de voiture, ils arrivèrent sur les lieux du site après avoir quand même ramassé en route des os plus plus ou moins grands. Revenus quelques jours plus tard à Zagora, il leur resta à étiqueter tous les os, à les emballer soigneusement, car ils étaient particulièrement cassants et fragiles, et à les expédier vers Paris, via Marrakech et Casablanca, pendant que l’abbé retournait à ses recherches, cette fois-ci dans l’Erg occidental.
D’après un texte de J. Delacourt paru dans Histoire des A.I., La Koumia 1990)
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Le squelette du capitaine Azam est entré dans la “petite histoire”
A l’époque du Protectorat, les fouilles de l’épouse du célèbre préhistorien du Maroc Jacques Meunié ont fait l’objet d’une communication dans la revue Hesperis (n°25, T. XXV, 1957-1958).
Dans cette étude Mme Dj. Jacques-Meunié écrit qu’elle a reconnu la nécropole de Foum Le Rjam avec le capitaine Azam. Celui-ci, alors chef de l’annexe de Tagounite du Lektaoua, précise dans Koumia, la revue des anciens des A.I., qu’en fait son rôle se réduisit à fournir deux mokhaznis, quelques travailleurs et des mulets. Voici également la savoureuse anecdote qu’il relate à ce sujet :
Je vis débarquer une jeune femme qui était chargée d’une mission officielle ethnographique et historique. Je la reçus courtoisement et mis à sa disposition ce qui pouvait être utile. Après de nombreuses observations et des travaux délicats, elle mit à jour deux squelettes qui paraissaient être celui d’une femme et d’un homme. Elle devait les envoyer pour une étude approfondie à l’Institut de paléontologie humaine à Paris, mais il fallait les emballer soigneusement. Pour le premier, on trouva une petite caisse fort convenable. Pour le second, je dénichai une vieille valise en carton, qui m’avait suivi dans mes pérégrinations en Afrique occidentale; sur un de ses côtés était inscrit à la peinture blanche “Capitaine Azam”. On y rangea le deuxième squelette. Et par un itinéraire compliqué, en utilisant toutes les bonnes volontés, on fit partir le tout pour Paris.
Hélas ! Nous recevions bientôt un message nous disant que seule la petite caisse était arrivée à destination. On mit tout le monde en branle, les officiels et les privés, pour retrouver la fameuse valise. Elle fut découverte dans un dépôt de la CTM (Cie de Transports Marocains) à Marrakech, d’où elle repartit pour Paris soigneusement accompagnée. Au bout d’un temps raisonnable, nous reçûmes enfin un télégramme officiel qui était passé par tous les échelons de la voie hiérarchique en y provoquant quelques étonnements : “Squelette du Capitaine Azam bien parvenu à destination”...
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Police du désert à Mahmid
Photos Bertrand, Casablanca
Zagora et sa région
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Remerciements

Merci à Madame Balmigère, à Madame Decordier, à Monsieur Lafite, à Madame Kerhuel et à Pierre Katrakazos pour avoir accepté de mettre leurs archives familiales à disposition. Sauf indication contraire, les documents reproduits font partie des archives de l’auteur.