La vallée du Draa

Des Alsaciens-Lorrains dans le Sud marocain en 1932

Mis à jour : lundi 15 août 2011 07:38
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Article extrait de La Vie en Alsace,
numéro de février et mars 1935
Archives Daniel Rodier

Bien que profondément attachés à leur terre natale; les Alsaciens-Lorrains se virent souvent obligés de s’expatrier vers les colonies et protectorats. Au Maroc, le rôle des scientifiques était moins d’enseigner que d’explorer méthodiquement le pays, afin d’en cataloguer les richesses, dont l’exploitation incombait, ensuite, aux techniciens des services de l’Agriculture, des Eaux et Forêts, des Travaux Publics, et de toutes leurs branches annexes.
Leur grand aîné étant le vicomte Charles de Foucauld, Strasbourgeois d'origine, en 1932, trois scientifiques français décidèrent de partir sur ses traces : le Dr. Raymond Maire, à l‘époque grand botaniste lorrain, professeur à l’Université d’Alger, M. Raymond Ruhlmann, préhistorien, mulhousien, Inspecteur des Antiquités à Rabat, et le Dr. Roger-Guy Werner de l’Institut Scientifique Chérifien de Rabat.
Nantis des autorisations nécessaires pour être agréés auprès des postes militaires, leur départ de Marrakech s’effectua en voiture par la piste un dimanche du mois de mai vers le grand Sud. Après un passage à la kasbah des Aït ben Haddou, ils arrivent à Taourirt de Ouarzazate où ils sont les hôtes du colonel Chardon et logent au Service des Affaires Indigènes.
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La sécurité étant organisée pour les deux jours suivants dans les vallées du Dadès et du Todgha, afin d’assurer le passage des convois ravitaillant les postes militaires, nous quittons le lendemain Ouarzazate en direction de Skoura où de nombreuses tribus du type Harratine sont disséminées dans des villages fortifiés.
La piste, gardée tous les 500 mètres, par un groupe de partisans berbères arme au poing, s’élève ensuite insensiblement à 1500 mètres au poste d’El Kelaa des Mgouna, dont l’altitude ne permet plus la croissance du palmier. La kasbah trône au centre de beaux jardins irrigués, entourés de haies de rosiers et renfermant des oliviers, des abricotiers, des pêchers et d’abondantes moissons.
Nous longeons alors la vallée du Haut Dadès, peuplée de centaines de kasbahs aux cultures riches. Bientôt, cependant, après Bou Malem, le désert reprend le dessus; nous descendons sur une agglomération isolée de kasbahs, celles d’Imiter, très élégante au milieu de collines absolument dénudés, la végétation presque nulle. Et nous atteignons, enfin, Tinghir à 1300 m. d’altitude, poste le plus avancé où nous sommes attendus par le sympathique capitaine Paulin du Bureau des Affaires Indigènes.
L’immense palmeraie, qu’un orage formidable et une pluie diluvienne nous empêchent de visiter le jour même, s’étend à perte de vue, dominée par un groupe de kasbahs. Ses belles récoltes d’orge, ses vastes vergers de pêchers et d’abricotiers, ainsi que la culture des roses nourrissent de nombreux villages fortifiés, dispersés sous les palmiers; elles éveillent la convoitise des dissidents affamés, et aucune nuit ne s’écoule sans coups de feu.
Le lendemain, une courte randonnée sous la protection de trois miliciens berbères armés nous donne un aperçu de la flore de cette région. Les heures sont comptées, car il faut revenir dans la journée même à Ouarzazate à cause de la sécurité de la piste. Après un fastueux déjeuner chez le capitaine, qui a invité en notre honneur quelques officiers, nous remontons en voiture pour parcourir le chemin inverse.
Pour comble de malheur, l’Oued Dadès, qu’il faut traverser à gué après Bou Malem, a considérablement enflé dans la nuit par les pluies, et un accident stupide se produit; leur voiture reste en panne au beau milieu de l’eau. Ils seront sortis “à la corde” avec le concours des indigènes locaux et après le nettoyage du carburateur, ils arriveront à El Kelâa, juste pour la fermeture de la piste. Ils coucheront ainsi au poste militaire et le lendemain ils rejoindront Ouarzazate, toujours escortés par des hommes armés. Sitôt le déjeuner pris, ils reprennent la piste pour Tazenakht, poste gardé par un lieutenant et dix tirailleurs sénégalais.
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Ce point stratégique commande deux routes importantes, l’une menant au fleuve du Drâa, l’autre à Foum Zguid sur l’oued Kâabia, affluent du Drâa, au pied des monts Bani. La première nous fait traverser les contreforts du massif Sarro, pacifié peu après notre passage, et, après avoir laissé derrière nous les mines de cobalt exploitées par le pacha de Marrakech et parcouru les gorges sauvages, en plein midi, par une chaleur toride nous arrivons au poste militaire d’Agdz, haut perché et dominant l’immense palmeraie longue d’environ 150 km, à travers laquelle le Drâa roule majestueusement ses eaux.
Nous sommes reçu au poste, si frais, par deux officiers alsaciens, le capitaine Spillmann et le lieutenant Hubschwerlin, ce dernier Guebwillerois. L’après-midi est consacrée à la visite de la palmeraie, qui s’est entièrement remise de la terrible maladie ravageant les arbres et fort nuisible à la récolte des dattes, dont l’agent est un champignon découvert par Raymond Maire et Charles Killian.
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Revenus vers Tazenakht, après un détour par Foum Zguid, ils préparent une visite dans le massif volcanique du Siroua. On doit rappeler qu’à l’époque il n’y avait encore de piste directe reliant Ouarzazate à Agdz.
Ils empruntent une piste, construite par un jeune ingénieur, Alsacien d’origine, et qui s’élève en d’innombrables lacets. A 2000 m. d’altitude ils laissent leur voiture sous bonne garde pour enfourcher des mulets commandés par leur guide, afin d’attendre, avant la nuit, un village berbère, d’où ils devront entreprendre, le lendemain, l’ascension du point culminant. Une paroi rocheuse presque verticale leur permettra d’atteindre le sommet du mont Siroua à 3305 m. où ils découvriront un sanctuaire berbère. Après avoir rejoint leur voiture, ils prendront la direction de la plaine du Souss pour rejoindre Agadir, fin de leur périple.
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Nota. Nous avons gardé l’orthographe utilisée à l’époque
par l’auteur du récit, R.G. Werner.

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