Jebel Sagho

Les combats du Bou gafer

Mis à jour : lundi 9 septembre 2013 08:17
Le capitaine de Bournazel

Le Sagho n’est pas seulement connu pour la beauté et la sauvagerie de ses paysages mais par un des derniers épisodes, les plus durs, de la pacification du Sud marocain. Devant le lugubre Bou Gafer, revient avec insistance à la pensée le tragique épisode de la mort du Capitaine de Bournazel dans les derniers moments de la conquête du l’ultime refuge des irréductibles Aït Atta. Bournazel avait été le légendaire héros de maints combats dont il était toujours sorti indemne aussi bien dans le Rif que dans l’Atlas; il tomba en 1933 au cours d’un assaut du Bou Gafer, le dernier refuge de ces dissidents irréductibles. Une crainte superstitieuse avait toujours détourné de lui le tir de ses adversaires. Seul revêtu de son burnous de spahi au milieu de ses soldats en burnous gris, l’homme rouge, comme l’appelaient les Chleuhs et les Rifains, terrorisait les superstitieux montagnards. Son assurance, son sang-froid imperturbable les persuadaient qu’il disposait de puissances inconnues. Ils le craignaient et n’osaient l’attaquer. Mais un jour, obligé par ordre formel d’un général de revêtir la tenue de ses goumiers, il fut pareil à tous; on ne reconnut plus l’homme rouge qui devint vulnérable comme les autres. Dans ces monts grandioses et puissants, tristes de la tristesse du grand Sud, et, beau de toute son ineffable splendeur, Bournazel eut la fin qui lui revenait, la fin d’un preux, que les officiers qui l’ont connu lui envièrent longtemps.
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Les frères Hasso et Basso ou Baslam sont l’âme de la résistance

Au début de 1933, parmi les derniers irréductibles, la tribu des Aït Atta du Sud, repoussée de partout, s’est retranchée dans le jebel Sagho d’où elle adresse des menaces de représailles aux notables qui cherchent à composer avec les forces makhzen. Leur action s’exerce principalement au Sud, vers le Tazarine, et à l’Est, sur le front de l’oued Regg que surveille le poste d’Alnif. Comme les incidents se multiplient, l’aviation bombarde à maintes reprises les campements rebelles; le blocus économique est resserré et les tribus sûres sont armées. Pour en finir, le commandement décide, en février 1933, de régler la question du Sagho avant les dernières opérations du Haut-Atlas. C’est a priori une grosse affaire car ce massif aride, difficile, est mal connu; les insoumis en ont fait leur réduit. Le groupement qui s’abrite dans le Sagho compte environ 800 familles avec ses tentes et ses troupeaux, dont un millier de guerriers résolus, bien armés et pourvus de cartouches. Les frères Hasso et Basso ou Baslam sont l’âme de la résistance qui a recueilli également quelques réfractaires des Aït Khebbache et surtout des guerriers Aït Hamou. La nature chaotique de la montagne est favorable à la défense; aussi juge-t-on préférable de confier l’attaque à de fortes harkas soutenues par des goums, au lieu d’y employer les troupes régulières.
Pour l’opération, on constitue deux groupements. Celui de l’Ouest, aux ordres du général Catroux, se compose de 4400 partisans, 6 goums et la milice d’artillerie de Marrakech, répartis en quatre harkas; le lieutenant-colonel Chardon, chef du Territoire de Ouarzazate, commande l’ensemble des harkas. Le groupement de l’Est, aux ordres du général Giraud, comprend une harka de 2000 partisans, cinq goums, deux compagnies montées de légion, deux escadrons de spahis, une compagnie de tirailleurs sénégalais, la compagnie saharienne du Ziz, une batterie d’artillerie de Légion et un peloton d’automitrailleuses. Des dispositifs de barrage sont organisés au Sud avec une demi-compagnie de légion, un escadron de spahis, deux pelotons d’automitrailleuses et des partisans. L’aviation met en ligne quatre escadrilles. Le général Huré, commandant supérieur des troupes, s’installe à Tinerhir.
Asso_ou_BaslamHasso Ou Baslam

Et la bataille débuta...
Les harkas entament leur mouvement dans la nuit du 12 au 13 février. Au cours de la journée suivante, il se produit quelques escarmouches. Un fort parti ennemi enlève 117 mulets chargés à la compagnie de Légion du groupe Despas; six légionnaires sont tués. D’autre part, un avion de la 37e escadrille tombe chez les dissidents; l’équipage, comprenant le lieutenant observateur de Saulieu de la Chaumonerie, est massacré. Pendant la progression du 15, le capitaine Lacroix a un vif engagement vers le Tizi n’Oulili; les partisans n’ont pas une attitude très ferme et les goums, qui les appuient, perdent des hommes.
Les harkas convergent vers la cuvette d’Imsadene en bousculant les insoumis; ces derniers se replient au cœur du massif, dans le jebel Bou Gafer. De rares familles demandent l’aman. Les 16 et 17, l’étreinte se resserre progressivement autour des réfractaires, mais leur résistance rend la manœuvre délicate; les assaillants arrivent d’ailleurs devant les formidables escarpements du plateau des Aiguilles, la partie la plus tourmentée du jebel. Les difficultés apparaissent si grandes, que le général Huré décide de prendre le commandement sur le terrain; il forme deux sous-secteurs à l’Ouest et à l’Est, sous les commandements des généraux Catroux et Giraud.
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L’accident d’avion du général Giraud
A cette date, les forces Makhzen ont eu 11 réguliers et supplétifs tués, 3 blessés dont un officier. De plus elles ont failli avoir un général en moins. Alors qu’il rentrait en avion à Alnif, après sa conférence d’état-major avec Huré, le général Giraud eut un accident d’avion qui faillit mettre fin à ses jours. Le moteur de l’appareil s’arrêta en vol, au-dessus du massif des Aiguilles. Par bonheur, le pilote aperçut hors du massif, un plateau de deux cents mètres environ, sur lequel il posa son appareil en catastrophe, en vol plané. Après avoir touché le sol, l’avion percuta un rocher et se mit en pylône. Fortement commotionnés ses occupants purent en sortir à peu près indemnes, par leurs propres moyens... l’avion n’avait pas pris feu. Retrouvé par la harka du capitaine Spillmann, Giraud demanda à être aussitôt conduit à Mellal, où un autre avion viendrait le prendre pour Alnif. Après avoir été sommairement examiné par le médecin-capitaine Vaudin, médecin de la harka, le général monta à cheval et, escorté par 150 partisans, se mit en route pour une chevauchée de six heures en montagne... On ne sait s’il faut admirer la force de caractère plus que le courage du général... Fortement contusionné, il souffrira longtemps d’une lésion vertébrale qui le gênera dans l’exercice de son commandement. Mais il restera à son poste immobilisé dans un fauteuil de campagne, avec le panorama du champ de bataille devant lui. Dans l’impossibilité de se déplacer, il donnera ses ordres sans avoir vu le terrain, contrairement à son habitude. Et cela ne sera pas sans conséquences sur la suite des opérations.
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Durant la période du 18 au 28 février, on s’applique à rendre le blocus de plus en plus étroit; il en résulte l’obligation d’occuper certaines positions dominantes. Les avions exécutent des bombardements massifs sur les lignes de retranchement des insoumis. Le 20, les assiégeants prennent pied dans la zone sud-est du plateau des Aiguilles (où se trouve encore l’ancien monument commémoratif des combats du Bou Gafer), puis, le lendemain, ils donnent un assaut général; malgré des efforts inouïs, la journée se solde par des gains insignifiants. Le lieutenant-colonel Chardon, dont l’action politique et militaire au cours des journées précédentes a été si féconde, est grièvement blessé par un long feu d’un obus d’artillerie qui blesse en outre six sous-officiers et canonniers. Comme la résistance de l’adversaire ne faiblit pas, les attaques du 22 n’ont également qu’un succès médiocre; néanmoins l’encerclement est à peu près réalisé, le 23. Le jour suivant, les partisans du groupement Ouest réussissent à atteindre le sommet du plateau; ils en sont rejetés et un nouvel assaut, lancé dans l’après-midi, échoue. Sur tout le front de combat, les forces makhzen sont tenues en échec. Au cours de la nuit, les dissidents essaient à leur tour de rompre le barrage à l’Ouest, sans résultat. De leur côté, durant la nuit du 24 au 25, les assaillants n’ont pas plus de succès. Les assiégés sollicitent alors une trêve de 24 heures, qui est accordée, mais ils opposent ensuite un refus insolent à l’invitation de faire leur soumission.
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cartes postales d'époque

Le dernier assaut fut vain...
Comme cette lutte acharnée s’éternise, le Commandement décide une attaque puissante de toutes les forces; il la souhaite décisive. Celle-ci est déclenchée, le 28 février, à l’aube; l’artillerie et l’aviation gaspillent leurs munitions sur les objectifs. Mais, après une avance de quelques centaines de mètres, goumiers et partisans sont arrêtés par un feu très dense; les Aït Atta, retranchés dans des positions imprenables, les repoussent en leur infligeant des pertes énormes. A midi, le général Huré donne l’ordre de rompre le combat; il se bornera, dorénavant, à établir un cercle infranchissable autour du Bou Gafer considéré à juste raison comme inexpugnable.
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Du 18 au 28 février, les forces makhzen ont eu 11 officiers tués; le 21, le lieutenant-interprète Alessandri, de la compagnie saharienne; le 22, le lieutenant l’Aridon, des Affaires Indigènes d’Algérie; le 24, le lieutenant Bureau, des Spahis; le 25, le lieutenant Timpagnon, des Sénégalais, le sous-lieutenant Sieurac, des goums; le 28, les capitaines de Bournazel, des Affaires Indigènes, Faucheux, de la légion, les lieutenants Le Chevalier, des Sénégalais, Poidevin, des tirailleurs marocains, Binet des Affaires Indigènes, Brencklé, de la légion. Les pertes des réguliers s’élèvent à 51 tués, 2 disparus, et 83 blessés, dont 9 officiers. Les pertes des auxiliaires, goums et partisans, ne s’annonceront pas tout de suite tellement elles sont énormes.
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carte postale d'époque

Le blocus général est décidé...
Si l’ordre fut donné de poursuivre les attaques avec une vigueur accrue pour en finir le plus rapidement possible c’était pour éviter un blocus de la forteresse du Bou Gafer, avec son cortège de harcèlements par mitrailleuses, mortiers et canons qui feraient subir des pertes non seulement aux Aït Atta et à leurs troupeaux, ce qui est de bonne guerre, mais aussi aux femmes et aux enfants, ce qui n’est pas dans les traditions militaires de tous les jeunes officiers français encadrant les troupes makhzen. Après la décision prise par le Commandement d’arrêter le “carnage”, le rapport d’opérations du général Giraud se terminera par cette conclusion : “Malgré les prodiges d’héroïsme déployés par la Légion, l’attaque a échoué. Les supplétifs n’ont pas tenu, insuffisamment encadrés à la suite des pertes subies au cours des combats précédents.
Au début de mars 1933, le blocus est mis en place de façon rigoureuse. Tous les goums sont maintenus, avec l’assistance de 1800 partisans; les autres regagnent leurs villages avec leurs blessés et les corps des morts qu’ils ont pu récupérer sous les feux des assiégés. Plusieurs bataillons avec une forte artillerie entrent en ligne. Ce siège en règle gêne beaucoup les dissidents et leurs familles; leur ravitaillement, principalement en eau, devient impossible. Ils sollicitent donc une deuxième trêve, le 5 mars, mais les pourparlers échouent. Le 8, on change le dispositif d’investissement; les canons et les avions le jour, les mitrailleuses la nuit, harcèlent l’adversaire sans trêve, principalement au niveau des rares sources ou points d’eau. Cela amène quelques soumissions isolées; en revanche, la masse s’obstine à tenir jusqu’à la dernière extrémité. Les assiégés tentent un ultime effort de rupture de l’encerclement dans la nuit du 17 au 18 mars; le barrage ne cédera pas. Devant l’inutilité de la résistance, le 24 mars, Hasso ou Baslam se résigne enfin à offrir une capitulation, mais à ses conditions qui sont acceptées; le lendemain, il se présente avec ses guerriers aux trois généraux réunis. A ce moment, le groupe des glorieux dissidents, que les toutes forces makhzen réunies n’ont pas réussi à vaincre, compte encore 2949 personnes dont 465 combattants.
La reddition...
La reddition des Aït Atta du Sagho eut un retentissement énorme dans l’Atlas. Toutes les tribus encore insoumises avaient les yeux fixés sur le Bou Gafer et n’attendaient qu’un succès des dissidents pour suivre l’étendard de la révolte. La tournure que prirent les événements, si différente de ce qu’ils avaient un instant espéré, amorça un mouvement de soumission non négligeable. Cet heureux événement plaçait sous l’obédience du Makhzen les dernières fractions Aït Atta encore indépendantes, et couronnait l’effort politique poursuivi patiemment pendant plusieurs années pour faire reconnaître par la puissante fédération des tribus Aït Atta, qui l’avait si longtemps ignorée, l’autorité du sultan alaouite.
L’organisation du pays plaça le Sagho sous l’autorité militaire du Territoire de Ouarzazate. Un poste des Affaires Indigènes fut créé à Iknioun et le 49e Goum vint y tenir garnison. La première tâche du goum fut le nettoyage du champ de bataille, où les morts des deux camps attendaient leur sépulture, accrochés dans les rochers, où de nombreux projectiles qui n’avaient pas explosé rendaient l’opération dangereuse. Pour cette raison, le Bou Gafer fut pendant un certain temps “zone interdite”. Administrativement, le poste d’Iknioun fut rattaché au bureau de Tinerhir et son chef, le capitaine Paulin, fut chargé de faire renaître à la vie les fractions décimées des Aït Atta, avec la collaboration loyale et efficace de Hasso ou Baslam.
Dans son livre sur la Pacification du Maroc, le général Huré rendit un hommage particulier aux officiers des Affaires Indigènes. Il écrit : “C’est un devoir pour moi de marquer ici ce que la cause de la pacification doit dans cette affaire aux officiers des A.I. qui, pendant les quarante-deux jours qu’ont duré les hostilités, n’ont cessé d’exercer une pression politique interne sur les dissidents. Après la soumission, ils continuèrent à s’occuper des intérêts des gens d’Hasso ou Baslam, s’activant à faire soigner les blessés et les malades, faisant rapatrier en camions vers leurs vallées ceux qui étaient trop faibles pour marcher, enfin assurant l’assainissement du charnier qu’était devenu le Bou Gafer.
Les trois conditions
émises par Hasso ou Baslam
pour sa reddition

L’une des conditions essentielles de la soumission était, comme le suggéra le général Huré, une totale amnistie pour toute action passée. Mais Hasso ou Baslam, en plus de la signature d’une convention aux termes de laquelle il n’y avait ni vainqueurs ni vaincus, exigea pour sa part deux choses à ses yeux fondamentales (et, d’après ses dires, si elles n’avaient pas été acceptées, sur l’heure, il aurait repris les armes) :
1. La garantie que l’autorité du Glaoui ne s’étendrait jamais au territoire Atta du Sagho; il est bon de rappeler que le Glaoui, pacha de Marrakech, avait le titre de Khalifa du Sultan, c’est-à-dire représentant de l’autorité suprême.
2. L’assurance que le droit coutumier de toute la tribu des Aït Atta serait intégralement garanti, observé et respecté, avec la création à Igherm Amazdar d’un tribunal d’appel coutumier (lequel devait juger, jusque dans les années 50).
Le Makhzen consentit aussitôt à ces deux conditions, même s’il est permis de penser que la réaction du Glaoui à la première fut mitigée.
Une troisième condition n’alla pas sans provoquer une certaine surprise chez les Français : Hasso ou Baslam tenait pour inconvenant que les femmes Aït Atta, qui dépendaient de lui au Sagho, chantent et dansent si ce n’est lors des cérémonies de mariage. La raison véritable que sous-entendait cette dernière condition était que Hasso ou Baslam appartenait au Darquawa, l’ordre religieux le plus strict au Maroc et le moins enclin aux compromis. Sur sa fin, il transmit son chapelet à son fils Ali “qui jusqu’à sa mort, n’a jamais permis que chantent et dansent les femmes de sa maison...”
Les conditions d’aman accordées à Hasso ou Baslam furent les suivantes :
- soumission complète au Makhzen;
- recensement des armes possédées par les insoumis qui les gardent en leur possession;
- amnistie complète pour tous les faits antérieurs à la soumission;
- pas de confiscation des bien possédés en tribu par les dissidents;
- pas de corvées en dehors des impôts légaux.
En outre, Hasso ou Baslam sera, un peu plus tard, nommé par le Sultan “amghar oufellah”, amghar supérieur, de toute la fédération des Aït Atta.
Au cours de la totalité des campagnes de pacification du Maroc, autant au Nord, au Centre, qu’au Sud, aucune tribu demandant l’aman ne put s’enorgueillir d’avoir obtenu de pareilles conditions.
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Source : Journal l'Illustration

Un exemple de négociation

Un matin, on vit s’approcher des lignes un homme qui brandissait frénétiquement un drapeau blanc, sans doute pour qu’on fut bien persuadé de ses intentions pacifiques et éviter une méprise. Ce n’était pas un chef venant s’avouer vaincu et solliciter humblement l’aman mais un pitoyable mercenaire, un rekkas, qui n’avait d’autre mission ni d’autre pouvoir que de remettre un message. Quelques notables qui se prétendaient dûment mandatés s’y exprimaient sur un ton assez hautain et déclaraient en substance qu’ils ne s’opposaient pas à discuter les conditions, non d’une soumission, mais d’une trêve. Cette entrevue devrait avoir lieu hors de la présence de tout officier.
Malgré l’arrogance d’une telle exigence, le général Giraud ne voulut pas laisser échapper une chance, si fragile qu’elle fût, de voir cesser les hostilités. Il acquiesça et chargea un cheikh du Regg qui avait déjà donné de nombreuses preuves de loyalisme, Ali ou Hadda, d’entrer en conversation avec les délégués qualifiés. L’entrevue eut lieu dans un fond de ravin de l’Akka Khouya ou Brahim, à la vue des deux partis. Les insoumis n’y firent pas preuve d’une grande aménité. Quand ils s’approchèrent d’Ali ou Hadda, l’oeil mauvais et l’imprécation à la bouche, celui-ci s’aperçut qu’ils étaient tous armés de mousquetons chargés et approvisionnés. Avec une belle crânerie, il posa ostensiblement son fusil sur le sol et s’avança vers eux les mains vides. A leur tour, ils abandonnèrent leurs armes et vinrent s’asseoir en cercle devant Ali ou Hadda. Tout de suite, sans que l’on échangeât la moindre formule de politesse, la discussion commença. Elle fut bruyante, âpre, cruelle. Calme, Ali ou Hadda, au plus fort de la querelle, commanda le thé. Les émissaires refusèrent d’abord grossièrement : “Nous ne sommes pas venus ici pour boire le thé et bavarder comme des femmes à la rivière...”; ils acceptèrent finalement les tasses fumantes, mais marquèrent nettement qu’ils attendraient, méfiants, pour y tremper leurs lèvres, que leur hôte eut bu le premier... Cependant les pourparlers reprenaient. A la vérité, ce que voulaient ces étranges ambassadeurs, c’était une sorte d’armistice de durée mal définie; en fait : une paix sans conditions. Ils obtinrent une trêve de 24 h. qu’ils mirent, bien entendu, à profit pour renouveler leurs provisions d’eau, de vivres et se concerter entre eux...
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Source : Bel Madani Colonel :
Coupable de fidélité. Heurs et malheur de l’amitié franco-marocaine, NEL 1990


Opinion de beaucoup d’historiens

Pour vous présenter l’histoire du Maroc moderne, de la fin de la pacification et de l’oeuvre du Protectorat français dans le Sud marocain, j’ai été amené à lire beaucoup de textes, beaucoup d’historiques, beaucoup d’analyses, la plupart produits par d’éminents spécialistes européens, français, espagnols ou marocains; il en a été de même pour les combats du Sagho.
Si l’on se donne la peine d’étudier l’histoire du Maroc au cours des siècles précédant la présence française, il serait plus conforme à la réalité de reconnaître que la tribu des Aït Atta, qui, si elle s’est battue contre les troupes makhzen, encadrées et entraînées par la France, avec un courage admirable et digne de respect, d’éloge et d’honneur, elle le fit surtout pour défendre la suprématie menacée de sa confédération et sa liberté millénaire. Ces farouches Berbères indociles se voyaient mal devenir les sujets de sa majesté le Sultan du Maroc, soumis à l’impôt comme tous ceux qu’ils avaient razziés et forcés à accepter leur tutelle au cours des siècles.
Dans le cadre de la vérité historique, on ne saurait oublier que les Aït Atta sont, avant tout, des Berbères Sanhadja, qui s’appellent entre eux Imazighen. Ils sont les frères de sang des Imazighen de l’Atlas central et du Moyen Atlas. Ils sont aussi les fils de ces Imazighen qui, au XVIIe siècle, fondèrent en pays Aït Ishaq, sur les bords de l’assif n’Issafen (qui devient ensuite l’Oum er Rebia), la fameuse zaouia de Dila dont la puissance mit en péril la dynastie alaouite dès sa naissance.
On ne saurait oublier non plus que, partout et toujours, les marabouts berbères combattirent avec acharnement l’autorité de l’aguellid arabe considéré comme un envahisseur. Faut-il rappeler la lutte incessante du sultan Moulay Ismaïl contre les Sanhadja ? les déboires de Moulay Sliman ? ceux de Moulay Abderrahman ? ou même les difficultés de Moulay Hassan, rentrant du Tafilalet par les vallées du Todgha et du Dadès, sous le regard hostile des Aït Atta massés sur les hauteurs ?
Certains Marocains d’aujourd’hui, pseudo historiens entre autres, qui sont un peu trop enclins à embellir, au mieux de leurs intérêts personnels, politiques ou autres, l’histoire de leur pays, feraient bien de lire ou de relire les conditions de la reddition des Aït Atta, dictées par Hasso ou Baslam en personne, cela leur éviterait de présenter les Aït Atta de 1933 comme des soldats de la guerre sainte et de dire des énormités : “des moujahidine, s’opposant dans un grand élan patriotique à l’invasion des chrétiens afin de libérer le Maroc et son roi du colonialisme...”.
Idem pour la presse et la télévision marocaines qui ne manquent jamais, lors des cérémonies commémoratives à Iknioun, d’honorer la mémoire de Hasso ou Baslam, “champion de la résistance marocaine à l’occupant français...”.
Comme le firent à l’époque certains chefs de fraction, il est plus exact et conforme à la réalité de présenter les combats du Sagho comme le dernier épisode de la résistance - réelle, celle-là - des Imazighen à la domination de la dynastie alaouite, soutenue à l’époque par la force militaire française.
Honni soit qui mal y pense !...


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Le général Huré
Les cérémonies de la rédition
photos source ECPA

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Le monument du Bou Gafer
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Le Bou Gafer, la poudre et les balles
Témoignage d’un yubawissin

Oui le Bou Gafer est un nid d’aigle imprenable. Ils ne les ont eu que par lâcheté ! Ils bombardaient les rares points d’eau et le bétail pour les affamer. Ma grand-mère nous a raconté qu’elles ne puisaient l’eau que la nuit dans des marres pleines de sang. Elle-même a eu le ventre déchiré par un éclat d’obus en voulant puiser l’eau et elle a été cousue avec un fil de laine.
Quant au capitaine Bournazel, la personne qui l’a tué venait du village d’Alnif. En fait sa ceinture a brillé de loin au soleil et il n’avait qu’à la viser. C’est d’ailleurs à Alnif qu’habitait le forgeron qui fabriquait les fusils, « Bou-chfer » ou « Bou-sbba ». Un chef militaire français était venu le chercher après la guerre, les habitants lui ont montré une tombe fraîche et lui ont dit qu’il venait de mourir pour qu’il ne soit pas inquiété.
Quant à la poudre, ils ramassaient du vieux fumier réduit en poudre dans les enclos des chèvres puis ils le trompaient toute la nuit dans de l’eau. Au lendemain ils n’avaient qu’à recueillir le salpêtre à la surface. Ce salpêtre était écrasé avec du minerai dit « tazoult » (celui qui sert à faire du khôl pour les yeux) et avec une herbe spécial qui s’enflamme vite dite « ato » dans un mortier en pierre (si c’est en fer ça explose !). Pour savoir s’ils avaient le bon mélange, ils mettaient une pincée dans la paume de la main et l’approchaient d’une flamme. Si tout brûlait sans laisser de traces alors elle était prête.
Quant aux balles « Agari », ils préparaient un brasier sur une hauteur bien exposée au vent avec un combustible qui entretient un feu vif comme la bouse de vaches séchée. Ils faisaient des couches de combustibles et des couches de minerai du plomb et allumaient le feu en soirée. Attisé par les vents, la température du brasier augmentait et le plomb coulait et ils n’avaient qu’à le ramasser le lendemain, le fendre et en faire des balles.

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Vignette de propagande en vue de recrutement

Je recherche des personnes ayant eu quelqu’un de leur famille en poste à Ouarzazate ou dans son “territoire”, autant militaire que civil. Si elles veulent témoigner, ce site est à leur disposition. Textes et photos seront les bienvenus. Évidemment votre participation passera sous votre nom.
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