Colonel Chardon

Les visites au colonel Chardon

Mis à jour : dimanche 26 février 2012 12:27

Henri Bordeaux. Extrait de : Un printemps au Maroc. Plon 1931
Le 20 mars 1931

La plaine nous est ouverte et nous filons à grande allure vers Taourirt de l’ouarzazate qui est notre poste militaire, où nous débarquons enfin à deux heures de l’après-midi.
Le chef du Cercle, le lieutenant-colonel Chardon, est l’un des types les plus achevés de l’officier des Affaires indigènes au Maroc où il “travaille” depuis 1912, sauf deux années de guerre en France avec une blessure en 1916. Il parle l’arabe et le berbère et surtout il connaît la psychologie de l’indigène. Simple et sans raideur, tour à tour familier et grand seigneur, il sait inspirer la confiance et même l’amitié. Tout en me faisant les honneurs de son domaine, le colonel Chardon m’explique le rôle d’un commandant de Cercle sur ces territoires non délimités.
Victor Jean.
Extrait de : Sur les marches du Sahara occidental, Sud de l’Atlas. Article paru dans le Bulletin de L’Afrique française, mai 1931.
Qu’il nous soit permis, en achevant cette étude, de dire l’impression réconfortante que nous a laissée la visite de Ouarzazate et de quelques-uns de nos postes au Sud de l’Atlas.
Nous voulons d’abord saluer le chef. Le colonel Chardon est, là-bas, dans un domaine qui lui est familier. Il connaît à merveille les populations de ces régions. Comme lieutenant, il fit partie, en 1912, de la colonne Mangin qui délivra Marrakech. En 1919, capitaine sous les ordres du général de Lamothe, il pénétrait dans le Todgha avec une harka de 10.000 hommes, levée par le pacha de Marrakech.
Depuis cette époque, il n’a pas quitté la région; il commande et élargit le Cercle de Ouarzazate avec méthode et avec sûreté. Animateur, qui sait allier l’énergie et la bonté, il imprime à tous l’élan nécessaire, le goût de l’effort. Homme vigoureux et souriant, il est devenu populaire auprès des populations indigènes.
On s’en rend compte en visitant avec lui le ksar de Taourirt de Ouarzazate, dont les ruelles et les maisons pittoresques se serrent à l’ombre de la vaste et haute et haute kasbah de Si Hammadi. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous viennent à lui et forment autour de sa personne une couronne de sympathie joyeuse et bruyante.
Dans le Poste de Ouarzazate, c’est une animation générale. Les légionnaires et les tirailleurs marocains rivalisent d’initiative et d’activité. On construit de tous côtés. Sur les bords de l’oued, de riches jardins s’échelonnent. Un hôtel pour touristes en construction. Et quand, le soir, le drapeau, qui flotte toute la journée sur le bordj, est ramené, salué par les clairons et les tambours, l’heure est émouvante. C’est ensuite la détente pour tous. Puis, la nuit venue, le poste s’endort, pendant que les guetteurs veillent jusqu’au matin où renaît, avec le soleil, l’animation et le labeur de tous.


1935. La visite du lieutenant Mathieu

Courant juillet, le lieutenant Marcel Mathieu, jeune officier des A.I. venant de Rabat et allant prendre son poste de deuxième adjoint au bureau de Tinerhir passe à Ouarzazate pour se présenter au Commandant du Territoire.
“Je monte en souplesse jusqu’au poste militaire où je suis reçu par le colonel Chardon, commandant le Territoire militaire. Sa réception assez froide reflète chez lui un tempérament très réservé qui doit rarement se livrer. Il se peut aussi que ma visite, bien qu’annoncée, lui fasse perdre quelques instants d’un temps précieux. Cependant, me dis-je, c’est un jeune officier affecté à son Territoire, et non un quémandeur ou un quelconque empêcheur de danser en rond qui vient le saluer.
“Très vite, il me fait savoir que mon dossier ne lui est pas encore parvenu et que seule ma mutation lui a appris mon nom; il insiste sur le fait que beaucoup de travail m’attend à Tinerhir et me renvoie aussitôt à son premier adjoint, le capitaine Clesca. Une main molle m’est tendue, son “au revoir” est presque inaudible tandis que je le salue. Est-ce croyable ! Jamais en huit ans de service je n’ai été reçu de pareille façon... L’entretien que j’eus avec le capitaine artilleur Clesca fut heureusement d’une tout autre nature et gomma presque entièrement celui du colonel Chardon
”.
Continuant sa route, le lieutenant Mathieu, de passage à l’Annexe des A.I. de Kelaa des Mgouna, ne manqua pas de parler de l’accueil reçu à Ouarzazate. Le capitaine Abescat, chef d’Annexe, éclata de rire : “Ne croyez pas qu’il vous ait spécialement mal reçu ! Il en est ainsi chaque fois qu’il a un visiteur.

 

diffa_palmeraie_Ouarza
Diffa dans la palmeraie



Marcel Homet. Extrait de : Méditerranée, mer impériale. Editions NRC 1937

Voyage effectué en décembre 1936
Il y a un an encore, maladies, usure - ô combien importante ! - ruines et famine désolaient le pays. Aujourd’hui certes, le pays n’est pas riche, mais on assiste déjà à un léger mieux-être, à une rétrogradation très nette des maladies, à la disparition très nette des maladies, à la disparition presque complète de l’usure.
Enfin les grandes famines sont terminées et la population, qui n’est plus obligée de se réfugier dans les prodigieuses kasbahs moyen-âgeuses qui dominent toutes les vallées, commence à renaître et à procréer.
- La sécurité ! me répondait le colonel Chardon, commandant du territoire, la sécurité est complète ici.
- Mais alors, mon colonel, pourquoi ces mokhaznis, ces mousquetons dont on emplit ma voiture ? Pourquoi ces sections de légionnaires, ces pelotons de goumiers que l’on plaça lors de mon passage sur les crêtes qui bordent les extraordinaires gorges du dadès, le long de ces lacets vertigineux montant à deux mille mètres et que j’ai parcourus dans une telle sensation de sécurité. pouvais-je donc courir le moindre danger ?
- Oui ! Non ! me répondit le colonel. En fait la région est pacifiée avec cependant une restriction : les gens n’ont pas de quoi manger et l’on peut toujours s’attendre à un “coup dur”. C’est pourquoi nous prenons nos précautions; mais, ajouta-t-il en souriant, depuis l’arrivée du nouveau Résident général (1), près de deux millions viennent de m’être affectés tant pour la construction d’hôtels, de nouvelles routes, que pour l’assistance publique, et je puis dire que dans six mois tout au plus le service de sécurité pourra être levé, car les habitants mangeront à leur faim. C’est là la clef du problème (2).
Enfin, acheva l’officier, le programme touristique se développe. La route goudronnée du Haut-Atlas par le Tichka sera continuée dans peu de temps. Les touristes laisseront alors des millions dans la région qui seront les bienvenus pour tirer la population de la misère. C’est une œuvre de longue haleine ? Pas tellement ! Bientôt on pourra circuler par une route et l’Ouarzazat dont personne en France ne connaît la nom, sera devenu célèbre. Pensez donc, à trois jours de Paris, découvrir une humanité déjà presque entièrement éteinte et des châteaux que l’on ne retrouve que dans l’Hadramaout au sud du Yémen !
Ce que me disait le colonel Chardon était l’exacte vérité. Mais aussi dans l’Ouarzazat comme dans tout le Sud, on ne connaît pas la loi des horaires de travail et les officiers, du sous-lieutenant au colonel, seraient bien heureux si, chaque jour de la semaine, on leur garantissait de ne pas faire plus de douze heures. Mais on en voit les résultats.


Histoire d’eau (suite)
C’est sur l’oued Dadès que j’ai vu ce capitaine qui, maintes fois blessé lors de la dure campagne du Sagho, couvert de décorations, a lâché le fusil pour la pelle et qui, au moment où je passais, terminait une séguia, véritable œuvre d’art allant chercher à dix kilomètres de là une eau claire et limpide permettant d’irriguer deux cent hectares.
Détail piquant : le capitaine qui se trouve en aval dans le poste le plus voisin, à Skoura, et dont les mérites ne sont en rien inférieurs à ceux de son collègue, se dispute avec ce dernier. Motif ? Son collègue de Kelaa de Mgouna lui prend une partie de “son” eau, car c’est le même oued qui arrose les deux palmeraies. Ce sont des discussions admirables qui opposent ces officiers tout à leur tâche de faire revivre une population naguère encore ravagée par la famine. On les accuse de faire de la politique ? C’est vrai, ils en font avec passion. Ecoutons-les :
- Pour nous, me disaient-ils, il n’y a que deux politiques possibles : celle de l’eau et celle des routes. Nous allons bientôt mettre en construction la route impériale (3) qui laissera plus de quinze millions dans le pays.


Les Chleuhs d'Aubervillers à Ouarzazate (suite)
L’eau ? C’est le plus grave de nos soucis. Songez que par ici, il n’a pas plu depuis sept ans, alors que nous voyons la neige couvrir les pentes des montagnes à moins de quinze kilomètres des palmeraies qui se dessèchent. Il nous faudrait de l’argent, encore plus d’argent, autrement...
- Demandez donc l’aide du gouvernement communiste, ajouta ironiquement un lieutenant.
- Oh ! Ils ne s’y refuseraient pas, répondit un commandant. Ne viennent-ils pas de réquisitionner pour nous les expédier trois cent Chleuhs qui travaillaient à Aubervilliers, grande commune de la banlieue parisienne ?
Ces Marocains, bien munis de numéraire pour voir venir et nantis d’instructions précises, devaient former des syndicats et exiger leurs droits. Ces droits, on ne leurs avait d’ailleurs pas précisés, le tout était de déclencher une action révolutionnaire dans le pays. Mais les communistes se sont trompés. Au bout de quelques semaines, leurs envoyés s’étant adaptés, ils ont été obligés de passer pour profits et pertes le flouss dépensé au Maroc. Les officiers des Affaires Indigènes, rapidement informés de la manœuvre, ont bien ri du résultat... 
(1)  Steeg
(2) Ces paroles de décembre 1936 ont été ensuite tragiquement démenties. La famine est revenue, atroce, à la suite de deux années sans pluie (dans l’Ouarzazate, il y avait sept ans que la pluie n’était pas tombée) et le Résident général a dû faire créer d’immenses camps où l’on a nourri tous les miséreux qui se présentaient; cela à coûté des millions par mois.
(3) Qui reliera la Maroc à la Mauritanie (par Tindouf) puis continuera jusqu’à Dakar.

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Remerciements

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