La rocade du Nord-Est

Skoura et sa région

Mis à jour : mercredi 1 juin 2016 08:49
De Ouarzazate à El Kelaâ des M’Gouna

Source : Revue du Touring Club de France, janvier 1933,
extrait d’un article de Jean Gattefossé sur un voyage effectué en mai 1932.


Revenus à Ouarzazate après le Siroua, nous le quittons le lendemain pour le Todgha, en profitant de la “sécurité” périodiquement organisée pour assurer le passage des convois de ravitaillement des postes militaires de l’Est.
La plaine désertique se poursuit tout d’abord, coupée de zones d’épandage d’oueds anciens, chargées de sels et couvertes d’une flore halophile particulière, notamment d’un superbe statice mauve ou rouge d’un effet splendide.

 

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Toundoute, vue générale

 

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Kasbahs de Toundoute


On entre ensuite dans l’oasis de Skoura très vaste et habitée par des Harratines, noirs de type berbère, vêtus du khent, la cotonnade indigo répandue dans tout le Sahara. Les kasbahs sont nombreuse et construites de tabia, terre rouge, ornementée de dessins géométriques profondément entaillés.
Nous passons auprès du petit poste de garde où nous avons été reçus, il y a deux ans déjà; on nous apprend que les deux sous-officiers qui nous avaient alors si aimablement fait visiter la palmeraie, ont été tués peu après, au cours d’un engagement à proximité du poste. Ce n’est pas sans mélancolie que nous songeons aux sacrifices que nous impose la pacification du Sud et à la disparition de ces hommes au grand cœur, dont l’oeuvre opiniâtre d’apprivoisement des indigènes est parfois si mal récompensée.
Au delà de Skoura, la route quitte la suite indiscontinue des oasis de l’oued Dadès, pour couper court à travers la hammada, dont l’altitude s’élève lentement. A 1500 m, nous rejoignons les oasis sans palmiers du Haut-Dadès à El kelaâ des M’Gouna; en effet, l’altitude ne permet plus la culture du dattier, mais en revanche de vastes jardins irrigués contiennent une exubérante végétation d’oliviers, de figuiers, d’abricotiers, de pêchers, de pommiers, d’aubépines, sous lesquels les moissons sont hautes et drues. Des haies de rosiers à parfum, larges de trois mètres, fournissent des récoltes étonnantes, et le commerce des roses sèches, dispersées ensuite dans le monde entier par les commerçants israélites de Marrakech, est le revenu principal de cette région. Dans les canaux d’irrigation, une population dense de grenouilles fait un infernal vacarme.
Dans cette région existent de nombreuses grottes à alvéoles, en ruche d’abeilles, taillées dans le roc de falaises à pic, à une époque inconnue; elles sont identiques à celles des îles Canaries et à celles que le vicomte Charles de Foucauld a signalé le premier dans l’Oued el Abid, au Tadla.

Imiter

 

De Kelaâ M’Gouna à Tineghir

On longe ensuite la vallée du Haut Dadès sur tout son parcours; elle est peuplée de centaines de kasbahs fort belles et de grands villages de prospère apparence. Après Bou-Malem (1), c’est de nouveau le plateau désertique, descendant en pente douce vers l’Est; à mi-route, les kasbahs isolées d’Imiter, très élégantes au milieu du désert, fournissent l’occasion d’un arrêt.

L’arrivée à Tineghir du Todgha est un soulagement; nous sommes en effet à 180 km de Ouarzazate, et les rares postes de garde ne garantissent pas absolument de la surprise de quelque djich descendu des montagnes dissidentes, toutes proches des deux côtés de la piste; la masse profondément découpée du jebel Sarrhao (2), longée durant tout le trajet à très courte distance, peut permettre à des bandes armées de ne se découvrir qu’au moment de l’attaque.
L’oasis de Tineghir, située à 1300 m. d’altitude, est formée d’une magnifique palmeraie très dense, sous laquelle sont installés de beaux vergers. Cette année, les récoltes s’annoncent fort belles, et les dissidents font quotidiennement des incursions pour tenter de moissonner, au risque de leur vie, l’orge qui leur fait défaut dans leurs montagnes; à la lorgnette, on aperçoit, sur les crêtes qui dominent l’oasis au Nord, leurs vigies d’observation.
Plusieurs des opulentes kasbahs de Tinghir sont ruinées, l’état de guerre de ksar en ksar n’ayant pris fin que lors de notre très récente installation au Todgha.
Harris en 1893, parlant du Todgha, mentionne la richesse de ses kasbahs et cite, parmi les arbres qui y sont cultivés, le poirier, le cerisier et le noyer et, dans les jardins, le jasmin. Nous n’avons pas vu ces végétaux qui peuvent, du reste, avoir disparu depuis cette époque, mais c’est une indication du climat agréable d’une vallée ou les rosiers à parfum sont encore abondants, ainsi que les abricotiers et les pêchers.
Pendant notre séjour à Tineghir (11 mai), la pluie est tombée pendant une vingtaine d’heures; l’Atlas s’est couvert de neige, et au retour, à la traversée de l’oued Dadès, au gué difficile que passa l’explorateur Harris en 1893, nous éprouvons quelques difficultés; notre voiture, déportée par le courant, est à demi noyée; après un sauvetage à la corde, nous la remettons péniblement en marche, l’obligeant à faire une cinquantaine de kilomètres avec de l’eau dans le moteur. Elle s’en tire néanmoins, à notre grand soulagement, la perspective d’une nuit à passer dans un poste de garde, en compagnie de rudes partisans chleuhs, offrant peu d’attraits.
La sécurité étant suspendue de bonne heure, notre retard nous oblige à coucher à Al Kelaâ. Le jour suivant, une sécurité sommaire étant improvisée pour nous sur les points les plus dangereux, nous pouvons rejoindre Ouarzazate.
(1) Boumalne du Dadès aujourd’hui.
(2) Jebel Sagho.



Skoura,  kasbahs et palmeraie
Henri Terrasse. Extrait de : Kasbahs berbères de l’Atlas et des oasis.
Ed. Horizons de France 1938
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La palmeraie de Skoura apparaît aujourd’hui comme le conservatoire - ou le parc national - de l’architecture des oasis. Les tighremts se dispersent au milieu des palmiers et on ne se lasse pas de les contempler l’une après l’autre. Certaines sont d’une silhouette inattendue : deux tighremts se sont soudées en une longue bâtisse; une autre renonce aux tours et se flanque d’épais bastions.
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Ces agencements, il est vrai, sont souvent dus à des réfections et à des remaniements. Mais la plupart des tighremts de Skoura sont des châteaux de plan carré cantonnés de quatre tours à la fois légères et solides. Leurs proportions sont d’une admirable justesse.Au sommet des courtines règnent de larges frises d’arcatures. A la partie supérieure des tours, de hautes arcades encadrent des baies en arc contre-passé; des motifs en losange ou en chevron remplissent tantôt des écoinçons tantôt les champs mêmes des arcatures.
Toute cette décoration des parties hautes de la tighremt est d’une ferme ordonnance : les dissymétries de détail, chères à l’art berbère, n’en rompent jamais l’équilibre. Dans la palmeraie de Skoura on chercherait en vain deux tighremts semblables : les maîtres d’oeuvre berbères ont fait preuve de véritable virtuosité.


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Les ksour de vastes dimensions sont rares à Skoura. Celui d’Amridil bâti sur la rive d’un oued qui n’est, en temps normal, qu’un large ruban de cailloux, est un des plus beaux qui soient. Les tours sont ici de vastes bastions aux murs en talus et richement décorés. Au-dessus de cette première ligne de bâtisses s’élèvent d’autres constructions pyramidantes dominées à leur tour par une tighremt. Cette longue façade qui semble celle d’un palais de l’ancienne Chaldée a été édifiée en 1911. A Skoura, plus que partout ailleurs, on n’est pas en face de débris du passé, mais d’une tradition que nous avons trouvée encore vivante et qui devrait produire de nouveaux chefs-d’oeuvre.

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Visite de la palmeraie et des kasbahs

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Amridil. Non loin de l’oued Hajaj, complètement à sec, se trouve une kasbah aux lignes d’une singulière pureté. C’est la kasbah, plutôt le ksar d’Amridil (oued Yagoub). Au-dessus d’un mur bas que vient battre le flot des crues, de hauts bâtiments forment rempart. Cette seconde enceinte comporte une grosse tour carrée au milieu et de plus petites aux extrémités. Au centre s’effilent les quatre tours claires d’une tirhemt.
Toutes ces constructions sont ajourées presque à mi-hauteur par du décor en creux. Quelques tours, les plus petites, se terminent par des terrasses plates. Par contre, celles des tirhemt et un certain nombre d’autres portent couronne. L’ensemble, d’une teinte dorée, est remarquable de grâce en sa simplicité.
A droite, la palmeraie, formée de dattiers de tous âges, profile ses arabesques sur la chaîne neigeuse de l’Atlas. A gauche, les buissons de jeunes palmiers, de roseaux, poussent jusqu’à la berge de l’oued.
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A
ït Sous.
Cette kasbah est habitée par plusieurs familles de petits propriétaires. On y pénètre par une cour allongée au sol inégal,jonché de paille que picorent des poules, que broutent chèvres, veaux, moutons. C’est en fait l’étable.
L’escalier tourne un grand nombre de fois; la terre battue des marches est retenue par des branches.
A chaque palier se trouvent des chambres, des enfants à la fois craintifs et curieux; l’on sent les femmes à l’affût derrière chaque fente.
Une grande pièce carrée, meublée uniquement de nattes et d’un tapis, possède un plafond en forme de bateau renversé avec des petites coupoles, ornées de médaillons rouge et bleu.
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De la terrasse la plus élevée, on domine celle de l’étage en dessous. De petits braseros, au nombre d’une dizaine, s’y alignent le long du mur; chacun représente un ménage.
On entend le bruit argentin des pilons. La vue sur la palmeraie n’a rien d’extraordinaire. Ce qui frappe, c’est l’aspect de délabrement qu’ont, vues de près, ces merveilles d’architecture.
Partout des fissures, des lézardes, des parties ruiniformes; on dirait que tout est sur le point de s’écrouler. Mais la vieille demeure, à la façon des aïeules, garde encore grands et petits dans son giron.
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Nous allons voir la kasbah du khalifa du Glaoui. Son château flambant neuf s’élève à côté d’une vieille tirhemt trapue et dorée à souhait. La plus jeune des deux bâtisses porte fièrement les merlons à pyramidions des murailles hispano-mauresques, au lieu des ornements qui couronnent d’ordinaire les tours des tirhemt.
C’est un produit bâtard qui n’a guère pour lui que sa netteté et le confort moderne des aménagements intérieurs. Cependant une partie des ornements du haut, en forme de fausses fenêtres, reproduit ceux des anciennes constructions.
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Le général Corap à Skoura


Marcel Homet. Extrait de : Méditerranée, mer impériale. Editions NRC 1937
Voyage effectué en décembre 1936
En décembre 1936, on attend le passage du général Corap, lequel, nommé en France, fait une tournée d’adieu dans tout le Maroc où il a si longtemps commandé.
Devant le bordj, face à l’Atlas neigeux sur lequel s’inscrivent avec les murs rouges des kasbahs féodales, les retombées gracieuses des palmiers, des milliers d’hommes et de femmes sont rassemblés. Assis en cercle, les musiciens de l’ahouach préludent aux festivités tandis que les femmes, peintes et parées comme des idoles, commencent leur danse qu’elles offrent cette fois-ci au soleil.
Près des danseuses se tient un autre groupe de femmes tout aussi parées, mais immobiles. Plusieurs d’entre elles portent des drapeaux de soie aux couleurs vives, insignes des confréries religieuses, des zaouias qui se sont faites représenter. Comme l’exige la caïda, les femmes avancent lentement. Deux d’entre elles, dans un geste charmant, offrent l’une le lait crémeux dont on a empli un bol, l’autre un plateau contenant les dattes les plus grasses que l’on a pu trouver dans la palmeraie. Gravement le général prend une datte, la déguste, boit une gorgée de lait et remercie. C’est la coutume du pain et du sel que la religion nous a transmise. Qui sait depuis combien de milliers d’années ce geste rituel est observé ?

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L’homme singe de Skoura


Auguste Vierset.
Extrait de : Du Rif au Grand Atlas. Ed. de Belgique 1939
1938. Nous sommes à Skoura où nous stoppons un instant devant le bureau des affaires indigènes, vaste bâtiment aux très hautes murailles blanches sans fenêtres, n’ayant pour baie que la porte centrale, précédée d’une grande cour fermée elle-même d’un muret que coupent deux marches entre piliers.
Une foule d’indigènes en burnous blanc, en turban ou en capuchon, en encombrent les abords.
On nous a parlé d’un homme-singe habitant la région. Le chauffeur questionne. Des appels s’élèvent : "Asso ! Asso !”. Des jeunes s’éclipsent et nous ramènent un être étrange.

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Sur un corps mince et nerveux, aux longues jambes musclées s’attache, presqu’à niveau des épaules une petite tête au crâne rasé, arrondi, au front bas et fuyant. Les narines s’ouvrent au-dessus d’une bouche largement fendue dont la lèvre inférieure proéminente cache presque le menton. Entre les grandes oreilles très écartées les arcs sourciliers saillent, ainsi que les maxillaires.
Asso n’a qu’une loque autour du cou, et, lui ceignant les reins, un cordon qui devrait logiquement soutenir un pagne. Mais il a horreur des vêtements, qu’il met en pièces quand on lui en offre, et vit hiver comme été dans un complet état de nudité. Fort comme un athlète, il grimpe aux palmiers comme un singe.
Nous lui offrons des friandises qu’il mange avidement, des sous qu’il garde dans sa main fermée. Il nous sourit, pousse des cris inarticulés puis, pour manifester sa joie, lève les deux bras et abat violemment ses poings sur la tête d’un Berbère qui chancelle, et accepte en rien cette marque d’amitié.

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Archives Decordier
François Bonjean. Extrait de : Au Maroc en roulotte. Editions Hachette 1950.
1946. J’ai omis de mentionner une rencontre faite à Skoura : celle du fameux homme-singe. Ce nous lui a été donné par nous autres les Roumis. Les gens du pays l’appellent “l’homme nu”. De fait, il ne porte qu’un morceau de sac sur les épaules. L’angle facial est fort aigu, les oreilles hautes, le crâne surbaissé. Le visage, menu, n’est plus qu’un réseau de rides.
Il a salué de la main notre guide.
Est-il fou ? demandons-nous à ce dernier.
- Oh ! non !
- Parle-t-il ?
- Non, mais il répond, quand quelque chose lui déplaît, par des claquements de langue.
- Comprend-il ce qu’on lui dit ?
- Oui, à sa façon. Il sait faire une commission. Il connaît les maisons où on lui donne à manger, les gens qui l’aiment et ceux qui ne l’aiment pas. Il a fait beaucoup de miracles.”
Suit une série d’histoires prouvant que ceux qui l’ont maltraité, quelque puissants qu’ils fussent, marocains ou Roumis, ont reçu un châtiment aussi terrible qu’imprévu. Enhardi par le sérieux avec lequel nous l’écoutons, notre guide déclare :
- Une chose dont tout le monde est sûr, c’est qu’il a été aperçu le même jour, à la même heure, par des membres d’une même famille, à la fois à Skoura et au pied de la montagne, auprès du tombeau d’un saint.
Voyez-vous, conclut-il, mieux vaut se montrer trop prudent et modeste que pas assez. Pour moi, je respecte cet homme et il est respecté de tous. On le croit plein de baraka.
- Est-il marié ?
- Non, il n’a jamais été attiré “de ce côté."

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Remerciements

Merci à Madame Balmigère, à Madame Decordier, à Monsieur Lafite, à Madame Kerhuel et à Pierre Katrakazos pour avoir accepté de mettre leurs archives familiales à disposition. Sauf indication contraire, les documents reproduits font partie des archives de l’auteur.