Les Glaoua, maîtres du Sud

La famille Glaoua

Création : samedi 6 février 2010 10:37

A la fin du XIXe siècle, la politique de tribu de Mohamed Ibibat, premier caïd de Telouet, se trouve alors dépendante de son alliance avec les notables de la vallée de l’oued Ouneila qui lui fournissent leur concours pour dominer les tribus voisines. Jusqu’à la pacification définitive de l’Atlas et du Sud par les troupes makhzen sous l'autorité militaire de la France, ce sont eux qui fournissent les khalifas, les chefs de harkas et les mokhaznis, avec lesquels sont exploités les pays soumis, et le soin avec lequel ils construisent des kasbahs confortables dans leur pauvre vallée montre assez que le gouvernement des domaines Glaoua ménage à ces intermédiaires quelques profits.

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Dans des circonstances difficiles, avec un pouvoir encore mal affermi, une autorité variable, selon que l’appui du Makhzen est acquis ou se retire, le caïd des Glaoua Mohamed Ibibat réussit deux entreprises durables : il construit à Telouet une solide kasbah et attache sa famille, par une alliance durable, aux petits chefs du Ouarzazate, amis des Ouneilas. La kasbah de Taourirt, dans le district du Ouarzazate, bien placée pour commander à la fois le passage du Haut-Draâ et du Dadès, servira de base à l’action militaire menée plus tard contre l’amghar Mohamed Zanifi de Tazenakht, dont la puissance et la richesse furent célèbres dans le Sud dès la fin du règne du sultan Moulay el Hassan.

 

Glaoui_1936Lorsque Si el Madani prend la succession de son père, vers 1886, la conquête de la Feïja n’est pas encore commencée; le jeune chef Glaoua tente plutôt de lutter contre les tribus du Nord et d’atteindre les bonnes terres au pied de l’Atlas. Mais un échec chez les Zemran et, sans doute, aussi la crainte de mettre en éveil le Makhzen l’arrêtent dans ses projets; il se contente de construire la kasbah de Tazert, qui protégera son commandement vers le Nord. Cependant Si Hammadi, frère d’el Madani, s’établit à Taourirt de Ouarzazate et parvient à éliminer du pouvoir la famille des amghars des Aït ben Ali. Grâce à la possession de cette position stratégique, c’est désormais vers le Sud que se tournera l’attention du caïd des Glaoua.

 

Une occasion favorable ne tarde pas à se présenter. Parti en expédition au Tafilalet, en 1893, le sultan Moulay el Hassan revient harassé avec une nombreuse harka par la vallée du Dadès, après avoir suivi la grande voie des oasis du Ferkla et du Todgha. Si el Madani a l’habileté de faire préparer avec soin les dernières étapes de l’armée chérifienne et d’accueillir le vieux souverain avec une si parfaite prévenance que son hospitalité est remarquée et appréciée. Pendant son bref séjour à Telouet, Moulay el Hassan confie au caïd Glaoua la mission de percevoir l’impôt sur la Feïja et vers le Todgha, charge que son père avait reçue jadis pendant quelques années, et lui laisse surtout un précieux témoignage de sa confiance, un canon Krupp, quelques obus et des fusils modernes.

 

A peine l’armée du Makhzen est-elle partie que ces nouveautés sont essayées avec succès contre les cantons ennemis dans la vallée voisine de l’Imini. L’avenir se présente donc sous les apparences les plus favorables et il suffit qu’une “siba”, une révolte, vienne à éclater dans le Sud du Maroc pour que le jeune caïd de Telouet se lance victorieusement à la conquête des tribus. L’accord de Protectorat signé avec la France, Si el Madani a l’habileté de se rallier pleinement au nouveau Makhzen dès les premiers jours. Il travaille à chasser du Sous El Hiba, réfugié à Taroudant, et refait en cette circonstance la conquête définitive des Aït Ouaouzguit, révoltés quatre fois depuis vingt ans (1913), ainsi que celle des Ihouziyoun, la plus riche tribu du Sous.

 

Au cours de plusieurs expéditions destinées à faciliter l’oeuvre du Protectorat, les Souktana, Zenaga, le Moyen-Draâ, le Dadès et le Todgha tombent aux mains des Glaoua. Dès lors, la puissance des caïds de Telouet est telle qu’à la mort de Si el Madani, son jeune frère El Hadj Thami, pacha de Marrakech, devient le plus grand chef du Sud; son neveu Si Hamou, resté à Telouet, veille à conserver l’immense territoire formé par les Ghojdama, Fetwaka, Touggana, Glaoua, Imeghran, Imegnoun, le Todgha, le Dadès, les Skoura, le Ouarzazate, les Mezguita, Aït Seddrat et la grande confédération AÏt Ouaouzguit. Ainsi comblés de biens, assurés de la paix par une rude domination qui maintient les tribus dans la crainte et la pauvreté, les chefs de l’Atlas peuvent à présent quitter leurs kasbahs-forteresses pour des palais à Marrakech. Ils apprennent l’art d’y vivre en grands seigneurs et d’accueillir avec aisance des hôtes illustres venus d’Europe qui célébreront au loin leur puissance. Le plus habile d’entre eux El Hadj Thami el Glaoui découvrira en même temps la valeur de l’amitié des hommes politiques français et la cultivera précieusement afin de devenir intangible.

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Archives Daniel Rodier
 

 

 

 

Petite et longue histoire des Glaoua


En partie d’après le livre de Gavin Maxwell : El Glaoui, dernier seigneur de l’Atlas (1893-1956), Fayard 1968.
L’origine des Glaoui reste obscure, une thèse reste crédible : Fuyant les famines de l´Afrique Noire l’ancêtre des Glaouis se serait placé sous la protection d’un marabout local, aurait épousé la fille de ce dernier et hérité, à sa mort de sa "baraka"  de la Zaouia et des biens affectés à son entretien notamment des salines sur l’oued Mellah. L’agourram (santon) devient ensuite amghar "Cheikh" (chef séculier désigné par ses contribules pour les représenter auprès du Makhzen) et fait entériner sa position par Moulay Ismael qui le nomme à la tête des Glaoua (tribu du versant sud de l’Atlas) où il établit un souk (Khemis de Telouet) et un caravansérail. Il contrôle alors le passage des caravanes venant du Tafilalet et du Sahara (qui lui versent un droit de passage) et perçoit des taxes sur tous les produits vendus au souk et les revenus du caravansérail. En 1856 le commandement de ses successeurs est augmenté par Moulay Abderrahmane d’une tribu du versant nord de l’Atlas où il établit un second souk (El Had Zerekten) sur le versant Nord.
On ne peut pas bien comprendre l’histoire du Haut-Atlas et de ses versants si l’on ne connaît pas l’histoire des Glaoua. Dans l’amas désolé des ruines de Telouet, fief des Glaoua au cœur du Haut-Atlas, si loin de Fès, siège autrefois du gouvernement, a vécu pendant un demi-siècle, et par une étrange série de coïncidences, une génération de faiseurs de rois. Deux frères, chefs d’une tribu montagnarde insignifiante, réussirent à déposer deux sultans, à devenir les maîtres véritables du Maroc et même à ébranler l’ensemble de la situation politique française. Ni la France, ni le Maroc, ne tiennent particulièrement à se rappeler l’histoire de cette famille mais encore aujourd’hui, partout dans l’Atlas et sur ses versants, plane l’ombre des Glaoua.
Au début du XIXe siècle, la tribu des Glaoua, branche insignifiante d’une tribu beaucoup plus importante occupant un territoire dans le Sud, avait été gouvernée par une femme. Son fils, Mohamed Ben Hammou, qui lui succéda, essaya vainement de rassembler sous son pouvoir les Glaoua éparpillés et d’autres tribus apparentées. En 1859, il réussit à se faire nommer officiellement caïd de la région. Un an plus tard, il commença à faire bâtir, à côté de l’ancienne kasbah de la famille, un nouveau palais dont la construction se poursuivait encore un siècle plus tard. A sa mort, en 1888, il avait habilement exploité sa position officielle pour léguer à son fils Madani, né en 1866, une autorité bien établie et une fortune considérable. Son autre héritier, Thami, naquit en 1879.

Glaoui_copyRiche grâce au sel.
Parmi les caïds de l’Atlas, les Glaoua occupaient une position unique dans la mesure où ils ne devaient pas leur richesse relative entièrement au pillage et à la violence. Ils possédaient une mine de sel qui leur rapportait un revenu fort appréciable. La passe qu’ils commandaient, connue sous le nom de Tizi n’Telouet ou Tizi n’Glaoua, se trouvait un peu au Nord du Tizi n’Tichka sur la route qui fut achevée en 1936 par la Légion étrangère.
L’ancienne piste remontait du Sud par la vallée de l’oued Mellah (la rivière du sel). Au pied des montagnes, quand la saison des neiges est passée, le sol de la vallée présente de larges plaques blanches de cristaux de sel qui se détachent sur le rouge brun de la terre nue. Un étroit défilé à angle droit avec le ravin principal conduit aux anciennes mines de sel. Haut perchées à l’entrée de ce couloir se trouvent les ruines d’un ksar en pisé, tour de guet des Glaoua. Le couloir prend fin aux mines de sel, cavernes creusées dans le flanc de la colline rouge. A l’intérieur de ces tunnels, on avait l’impression de se trouver dans des salles aux parois de cristal de roche ou de quartz, mais il s’agit de sel car la montagne tout entière en est composée. A ces mines de sel de Telouet se rendaient les caravanes de chameaux en provenance du Sahara, du Soudan, de la Mauritanie, de l’intérieur du Maroc, et des grandes oasis du désert. A la fin du XIXe siècle, deux cents hommes travaillant dans ces mines n’arrivaient pas à suffire aux demandes dont la plupart venaient des régions lointaines. En conséquence, le Glaoui augmenta le prix du sel et préleva également une taxe sur les caravanes qui venaient le chercher.

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Maître du Sud grâce à la France.
En 1908, l’année suivant le débarquement de la France à Casablanca, le sultan Abd-el-Aziz fut déposé par son frère Moulay Hafid soutenu par Madani el Glaoui. En récompense, celui-ci fut d’abord nommé ministre de la Guerre et ensuite grand Vizir: ce dernier titre faisait de lui un véritable dictateur administratif gouvernant tout le Maroc au nom du nouveau sultan Moulay Hafid.
Il s’empressa de pourvoir tous les postes de caïds du Sud avec des membres de sa famille, bâtissant pour chacun d’eux une forteresse d’un modèle reconnaissable encore aujourd’hui, qu’il s’agisse d’édifices intacts ou en ruines. A son gendre Si Hammou, mari de sa fille, il donna un caïdat regroupant Telouet, Tinerhir, Ouarzazate et Zagora, ainsi que la maîtrise de tout le territoire au Sud de l’Atlas. A son fils aîné, l’adolescent noir et âgé de dix-huit ans à peine, il confia le ministère de la Guerre. Et enfin son frère Thami devint pacha de Marrakech, occupant ainsi la situation individuelle la plus importante du Maroc du Sud. Madani nomma son frère Hassi, pacha de la kasbah de Marrakech. La kasbah comprenait le palais du gouvernement, l’arsenal, les quartiers occupés par les familiers de la cour, et les prisons d’État. Toutes les troupes gouvernementales du Sud étaient placées sous le commandement du pacha de la kasbah.
L’empire du Glaoui était établi. Il y avait tout juste quatorze ans que le sultan Moulay Hassan, peu de temps avant sa mort, était passé par Telouet et avait fait don, pour l’accueil qu’il y avait reçu, d’un canon de bronze à un chef d’une tribu insignifiante de l’Atlas. Toute médaille ayant son revers, Moulay Hafid ne tarda pas à éprouver à l’égard de Madani, dont, disait-on, les richesse excédaient celle du Sultan, une amère et virulente jalousie et accusa ouvertement son grand Vizir de s’approprier des fonds qui revenaient de droit au souverain. Pour essayer de l’apaiser, Madani pressura davantage les tribus du Nord, tant et si bien qu’elles se révoltèrent, et assiégèrent la ville de Fès où se trouvait le gouvernement. Hafid demanda alors aide et protection aux Français, et une colonne, sous les ordres du général Moinier, fit son entrée dans la capitale le 21 mai 1911. Le trône chancelant, Madani, choisi comme bouc émissaire, fut renvoyé dans ses montagnes. Tous les membres de sa famille en poste furent congédiés.

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1918. Portrait du Glaoui par J. Majorelle


1911. Où l’on parle de Ouarzazate. Le ministre de la Guerre, Mohamed El Arbi, adolescent noir âgé de dix-neuf ans, fut banni et exilé à Ouarzazate. Thami, frère de Madani, se vit dépouillé de sa puissante fonction de pacha de Marrakech et devint un simple citoyen; tous les caïds Glaoua de la face nord de l’Atlas prirent la fuite avant l’arrivée de leurs remplaçants. Dans le livre de Charles-André Julien Histoire de l’Afrique du Nord, une photo datée de 1911 représente le cortège des grands personnages makhzen se rendant à la prière du sultan, à Fès. On reconnaît Si el Madani et le Mtougui. Un serviteur, incliné près du fqih qui tourne à peine la tête pour l’entendre, lui apprend, tout en marchant, que le Sultan lui donne l’ordre de ne pas venir à la prière. C’est la disgrâce avec un mot historique: “Il me laisse. Que Dieu le laisse...” Souhait qui ne devait pas tarder à se réaliser. L’heure du Mtougui vint enfin. Nommé par Moulay Hafid souverain de tout le Sud, il devint maître de Marrakech et de ses plaines, et ce furent ses hommes qui trouvèrent le thé à la menthe encore chaud dans les kasbahs des caïds Glaoua. En septembre 1912, après la signature du traité de Fès accordant le protectorat du Maroc à la France et l’abdication du sultan Moulay Hafid, un nouveau prétendant au trône, le rogui El Hiba qui, venant de se faire proclamer sultan à Tiznit, franchit l’Atlas et investit sans combat la ville de Marrakech, et de plus en y faisant prisonniers quelques Français qui n’avaient pas évacué à temps la ville. Le 6 septembre, une colonne, commandée par le colonel Mangin, livra combat à la harka du prétendant et la mit en déroute à quelques dizaines de kilomètres de la ville.
Entre-temps Thami el Glaoui et ses fidèles, qui avaient eu le bon sens de ne pas prendre officiellement position en faveur du prétendant, réussirent à faire libérer les prisonniers français et à se retrancher fortement armés directement dans la prison. Quand El Mahdi, arrivant devant les portes closes de Marrakech, entendit les canons de Mangin sur son arrière-garde, il prit la fuite en laissant le grand campement médiéval de son armée, ses richesses, son butin, et son harem de femmes et de jeunes garçons.

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1912. L’étoile du Glaoui brille de nouveau
. L’autorité militaire française renomma aussitôt Si Hadj Thami el Glaoui comme pacha de Marrakech. L’étoile du Glaoui reprit place dans le ciel où elle allait briller pendant quarante-deux ans. A Madani, on restitua le gouvernement de toutes les terres et tribus qu’il avait perdues lors de la disgrâce que lui avait infligée Moulay Hafid deux ans plus tôt, de sorte qu’il redevint le roi du Sud sans en porter le titre jusqu’en 1918, année de sa mort. Toutefois El Hiba, après sa traversée précipitée de l’Atlas, s’était installé à Taroudant, dans la prospère vallée du Sous. Lyautey, en redonnant pouvoir, au nom du nouveau Sultan, aux grands seigneurs féodaux de l’Atlas, avait finement manoeuvré. Ceux-ci ne demandèrent pas mieux, pour prouver leur fidélité que de se charger de chasser El Hiba. Au printemps 1913, une harka, menée par Thami el Glaoui en personne, fut accueillie par le Goundafi qui, désireux de briller aux yeux des Français, lui facilita le passage du Tizi n’Test et leva également une harka pour intervenir au Sud. En fait la rivalité entre les deux grands chefs de l’Atlas, autrefois ennemis, prit une forme nouvelle: être le premier à atteindre Taroudant. “Allah” en décida autrement: ils y arrivèrent pratiquement en même temps et après trois jours de siège, la ville ouvrit ses portes le 24 mai 1913, pendant qu’El Hiba s’enfuyait définitivement vers le Sud.
Si Hammou et Telouet. Malgré son immense richesse, son importante situation et le soutien total de la puissance occupante, Si Thami el Glaoui commença son règne, à la mort de son frère en 1918, avec un handicap dont il ne se débarrassa qu’en 1934. Ce handicap fut son neveu par alliance, Si Hammou, surnommé le “vautour” qui avait épousé la fille de son frère Madani, et que ce dernier, devenu grand Vizir du sultan Moulay Hafid, avait nommé caïd de Telouet, Ouarzazate, Tinerhir et Zagora. L’arsenal de Telouet, constamment renforcé par Madani pendant que celui-ci était au faîte de son pouvoir, se trouvait à présent entre les mains de Hammou, qui, en raison de la grande étendue de territoire sur laquelle il exerçait sa juridiction, était à même de lever quatre fois plus de combattants que ne le pouvait Si Thami. Hammou possédait également d’immenses richesses, car outre ses nombreuses sources de revenus irréguliers, il avait accru l’exploitation des mines de sel et découvert des mines d’argent à Bou Azzer et Imini où seront ouvertes plus tard les mines de manganèse de l’Imini. De plus Hammou, déclarant haut et fort qu’il était anti français, caressait l’idée d’une révolte berbère contre la puissance occupante. Si Madani était mort pendant la période des revers de l’armée française lors de la première guerre mondiale, Hammou aurait sûrement pu réaliser son rêve; mais Si Thami, qui avait pris position pour la France au nom de sa famille, parvint à le persuader que son projet était inopportun. Les Français n’ayant aucun représentant favorable et puissant au-delà des contreforts du Haut-Atlas, ni eux ni Si Thami ne purent courir le risque de pousser une pacification qui aurait sûrement tourné à leur désavantage. Pour cette raison, la “pacification définitive” du Sud ne put être réalisée qu’après la mort de Hammou en 1934.

 

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Le Glaoui avec le général Huré
Commandant des Forces françaises au Maroc

 

La piste du Tizi n’Tichka. C’est en grande partie pour cette même raison que la piste Marrakech-Ouarzazate, fut construite selon le tracé du Tizi n’Tichka qui permit d’éviter la kasbah de Telouet, et la menace à l’époque de cette véritable forteresse. En 1934, Hammou s’éteignit, et Si Thami, à l’apogée de sa gloire, s’employa à consolider le vaste empire Glaoui. Il absorba la majeure partie des bien de son neveu et son fils aîné, Brahim, épousa une des filles de Hammou. Brahim, rappelé de Paris où il habitait, devint caïd de Telouet, d’Aït Ben Haddou, de Ouarzazate et de Skoura. Résidant à Telouet, il abandonna la vieille kasbah de Hammou, et entama le projet considérable de faire de l’ancienne forteresse de son oncle Madani le plus grand palais fortifié du Maroc. Entre les caïdats et les califats, Si Thami plaça quatre-vingt de ses parents, dignes de confiance et dispersés sur un vaste territoire. Le protectorat, tout en ayant consenti au déplacement d’un grand nombre de fonctionnaires du régime d’Hammou, dont le Glaoui se méfiait, se rendit parfaitement compte de la possibilité de perdre son autorité sur tout le Sud du Maroc; il imposa donc auprès de ces gouverneurs régionaux des contrôleurs civils ou des conseillers militaires.
En 1935, la pacification du Maroc était officiellement terminée. Depuis 1907, les Français avaient eu 27000 morts et 15000 blessés. Quant aux pertes marocaines, tant lors des combats entre tribus que contre les colonnes françaises, on les tint pour plus de quinze fois supérieures à ces chiffres. Chaque nouveau résident général de France subissait de la part de Si Thami un étalage de pouvoir et de faste sans égal.

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Le Résident général Steeg. Pour le successeur du Maréchal Lyautey, Si Thami dut recourir à la collaboration de son neveu Hammou. Un voyage était prévu dans le Sud avec un passage bien sûr à Marrakech mais surtout à Telouet. Les routes allant de Marrakech aux passes de l’Atlas étaient encore en construction mais Si Thami avait demandé à sa tribu que tous les hommes soient présents le long de la piste entre Marrakech et le col du Tichka avec leurs chevaux et leurs fusils et en compagnie de leurs femmes munies de flûtes et de tambourins. Les femmes portaient leurs plus beaux habits et étaient rangées au bord de la route pour jouer et chanter lors du passage des voitures du cortège. Tous les guerriers armés devaient défiler à cheval devant le cortège. Tant bien que mal, le cortège parvint au Tichka et tous les villages qu’il traversa lui accordèrent l’ovation de masse requise par le Glaoui.
Une fois arrivés au col, Gustave Steeg et sa suite se trouvèrent devant un spectacle impressionnant, car dix mille guerriers berbères montés les y attendaient, et chacun d’eux tira vingt coups de fusil en guise d’accueil. Le bruit fut assourdissant; les fumées de la poudre formèrent un énorme nuage gris qui dériva contre les parois de la montagne. Le banquet eut lieu dans une grande tente de laine blanche, dont le sol était couvert de riches tapis; plusieurs milliers de femmes dansèrent et chantèrent au son des tambours, tandis que des centaines d’esclaves noirs s’affairaient à faire rôtir des moutons dans les fosses, selon la tradition, et à servir les mets sur de grands plats d’argent. A la fin du banquet, les dix mille guerriers montés formèrent le cercle autour de la tente, et saluèrent à nouveau.

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La puissance d’El Glaoui
fut d’abord économique. Alors que son butin de guerre contre les tribus siba augmentait lors de ses interventions de “pacification”, le pacha devint un propriétaire terrien, avec le legs de dahirs sultaniens et la bénédiction d’un Lyautey reconnaissant. Bien avant qu’il devienne super-puissant, il régentait le commerce local. Avec l’autorité sur la région et sur les terres Guich, il multiplia les stratagèmes pour étendre son patrimoine : 5300 ha cédés par l’État à titre quasi gracieux, 5000 ha "extorqués" à son bras droit El Biaz à sa mort, des impôts dont il retenait une part régulière, des droits d’eau obtenus sans contrepartie, etc. Dans son livre, un de ses fils, Abdessadeq El Glaoui tient à préciser la source de la fortune de son père : "Il y a eu des années de disette. Les terres étaient vendues pour rien. Il en a profité". Le Glaoui, recevant des personnalités et aimant arborer sa puissance, fut rapidement amené à faire fructifier ses biens. C’est ainsi qu’il devient actionnaire principal dans l’Omnium Nord Africain (ancêtre de l’ONA royale), mais aussi à la CTM. Surnommé le "grand bordelier" (expression de Charles André Julien et Jean Lacouture), il dut ce titre au quartier de maisons closes de Bab El Khemis à Marrakech qui contenait plus d’un millier de prostituées, dont il prélevait 25% des entrées.

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Outre ses actions dans le groupe de la presse de l'occupation Mass, le Glaoui entretenait moult journalistes étrangers à sa solde. Lorsqu’en 1932, Gustave Babin signe un brûlot qui le démasque, intitulé Son excellence, il envoie un plaidoyer autant au Sultan qu’au Résident général pour s’en dédouaner et s’efforce de faire racheter par ses hommes de main, autant en France qu’au Maroc, tous les exemplaires en vente dans les librairies et chez l’éditeur. Le livre est repris en 2010 sous le titre : Le Maroc sans masque, édition Itisalat Sabou, Marrakech.

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La première édition, que le Glaoui réussit à acheter en masse
afin qu'elle devienne introuvable en librairie.

 

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Extrait de : El Glaoui, dernier seigneur de l’Atlas (1893-1956), par Maxwell Gavin. Fayard 1968
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Le Galoui en visite au tombeau de Lyautey.


Déclaration du Glaoui, le 25 octobre 1955

« J'éprouve la joie du peuple marocain tout entier à l'annonce du retour prochain en France de S.M. Sidi Mohamed ben Youssef.
« Je fait mien le vœu de la nation marocaine qui est la prompt restauration de Sidi Mohamed et son retour sur le trône, retour seul à même d'unifier dans l'ordre les esprits et les cœurs.
« Je saisis cette occasion pour dire ma reconnaissance, et celle aussi du Maroc tout entier, à la France et aux Français qui ont aidé les Marocains à faire ainsi entrer dans la phase de son dénouement la crise que vient de vivre notre cher pays.
« L'amitié de la France et du Maroc doit être à tout prix sauvegardée, et il n'est dans l'esprit de personne d'accepter que les intérêts de la France et des Français dans ce pays soient méconnus.
« Mon aspiration se confond avec les aspirations de la nation marocaine tout entière ; elle est l'indépendance de mon pays dans un cercle d'interdépendance entre lui et la France.
« J'adresse à Dieu la prière fervente que cette union sincère des aspirations nationales soit le prélude d'une ère de paix et de prospérité pour tous, et contribue à mettre un terme définitif à cette période de troubles où trop nombreuses déjà furent les victimes, tant françaises que marocaines.. »

 

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1956. La fin de l'empire glaoua. Le 30 janvier 1956, Si Thami el Glaoui décéda d’un cancer après avoir fait sa soumission quelques semaines plus tôt au roi Mohamed V qui venait de retrouver son trône. Malgré les assurances du monarque à ses fils, un an plus tard, le caïd Brahim fut condamné à quinze ans d’exil hors de son pays. Quelques mois plus tard, l’Armée de libération arrêta quatre de ses frères. Quand dix-huit mois plus tard ils furent remis en liberté, les biens de leur héritage étaient passés entre les mains de l’Etat, on avait confisqué les troupeaux de leurs tribus, et vendu tout ce que renfermaient les nombreux palais et kasbahs du Glaoui.

 

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Pour conclure, il est indispensable de préciser que la famille Glaoui dut tout au Palais : le grand-père de Madani était un petit marchand de sel, un colporteur qui faisait du porte à porte dans la montagne entre Demnate et Telouet et qui s'était d’abord taillé un petit fief à la mesure de ses ambitions commerciales. Mince personnage qui n'aurait pas eu de descendance dangereuse sans l'intervention du Palais. C'est Hassan 1er qui l'a inventé (l'histoire de sa harka en déroute). C'est ce que refusa de reconnaître son arrière-petit-fils Hassan II, qui a écrit dans Le Défi (Albin Michel, Paris, 1976,  p.45) "Thami el Glaoui représentait cette féodalité anachronique, férocement égoïste et capable de tout pour défendre ses privilèges…" Cette féodalité est née au XIXe siècle à cause de l'anarchie profonde inhérente au  pouvoir alaouite rejeté par l'ensemble du pays.

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Je recherche des personnes ayant eu quelqu’un de leur famille en poste à Ouarzazate ou dans son “territoire”, autant militaire que civil. Si elles veulent témoigner, ce site est à leur disposition. Textes et photos seront les bienvenus. Évidemment votre participation passera sous votre nom.
Merci pour votre attention. Jacques Gandini.

 

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Remerciements

Merci à Madame Balmigère, à Madame Decordier, à Monsieur Lafite, à Madame Kerhuel et à Pierre Katrakazos pour avoir accepté de mettre leurs archives familiales à disposition. Sauf indication contraire, les documents reproduits font partie des archives de l’auteur.